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Bretagne Prospective

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Visite de quelques Think tanks consacrés au développement régional Convertir en PDF Version imprimable

Quels enseignements pour la Bretagne ?

Dans de nombreuses autres régions d’Europe et du monde existent des structures qui, de manière comparable à Bretagne Prospective, analysent leur territoire et réfléchissent à son avenir et à la valorisation de ses atouts spécifiques. Pour des raisons de tradition intellectuelle et sociale, cette contribution de Think tanks au développement des sociétés et des territoires est ancrée ailleurs de façon beaucoup plus ancienne. Aussi l’expertise développée est riche d’enseignements pour ceux qui, en Bretagne, s’essaient à apporter une contribution indépendante, portée par la société civile, au développement régional.

A travers ce rapide tour d’horizon de quelques exemples et modèles étrangers de "Think tanks régionaux", nous tenterons donc de déceler certains axes de thématiques et d’actions "structurantes" à envisager, afin d'améliorer un dispositif de réflexion sur le développement de la Bretagne, qui semble devoir être renforcé de manière urgente…

The Institute of Welsh Affairs

The Economic and Social Research Institute

L’Institut Destrée

The Creative Class Group

Conclusion 

The Institute of Welsh Affairs (IWA –Pays de Galles)

Créé en 1987, ce Think tank se donne pour objectif de décloisonner la réflexion et les acteurs, afin d’offrir un espace de réflexion interdisciplinaire croisant les regards des responsables économiques, du monde académique, des personnes en charge des politiques publiques (élus et cadres administratifs) et du monde social. Cette réflexion est mise au service de l’amélioration de la vie et du travail au Pays de Galles et vise à influencer les diverses politiques publiques menées au sein du Pays.

L’activité principale de l’IWA consiste à impulser, diriger ou promouvoir des travaux de recherche sur les divers aspects du développement gallois. Ces recherches ou études peuvent être soit conduites par le personnel de l’IWA (la structure emploie 4 personnes), soit réalisées ou proposées par les adhérents du Think Tank ou effectuées dans le cadre de partenariats avec d’autres institutions académiques ou économiques. L’activité de l’IWA donne lieu à une activité de publication très conséquente : revue trimestrielle, études et rapports de recherche, newsletter, working papers, discussion papers, lettre mensuelle de suivi de l’actualité politique, évaluation des travaux de l’assemblée galloise, comptes-rendus de conférences, etc., ainsi qu’à un intense travail de communication via le net et l’organisation de séminaires ou de conférences. Tous les champs de la vie politique et sociale sont abordés : économie, politique, politiques sociales, culture et communication, sciences, environnement, Europe, etc.
 
Pour mener à bien son action, l’IWA s’appuie sur un large réseau d’adhérents : plus de 150 personnes morales (universités, entreprises et organismes économiques et culturels, banques) et plus d’un millier d’adhérents individuels. On note parmi ces derniers une forte base académique, des experts de différents domaines,  ainsi que des élus des principales formations politiques du pays engagés dans un renforcement du processus de dévolution.

The Economic and Social Research Institute (ESRI – Ireland)

La mission de l’ESRI (Economic and Social Research Institute) est de produire et de promouvoir une recherche de très haute qualité permettant d’éclairer la réflexion sur le développement économique et social de l’Irlande. L’ESRI est un Think Tank indépendant qui participe d’un dispositif de gouvernance économique en livrant, en contrepoint aux agences officielles, une analyse indépendante sur le développement du pays.
 
Si, par son contexte (celui d’un Etat indépendant) et par son ampleur (12 millions d’euros de chiffres d’Affaires, environ 90 chercheurs permanents ou associés), la situation de l’ESRI semble bien éloignée de la réalité bretonne, l’histoire de cet organisme n’est pas dénuée d’intérêt. Il a en effet été créé dans les années soixante à la demande du Ministre des Finances de l’époque, qui souhaitait bénéficier d’études et d’analyses économiques permettant d’asseoir une stratégie de développement. Si l’Irlande – véritable pays en voie de développement à l’époque – bénéficiait d’outils et de données statistiques, elle ne possédait pas en revanche de chercheurs capables d’en tirer parti pour produire des analyses et  réflexions stratégiques.
 
C’est ainsi que s’est constitué l’ESRI, sur des bases toutefois indépendantes de l’action gouvernementale afin d’assurer la distance critique nécessaire à ce genre d’exercice. L’essentiel du financement des premières années  a donc été assuré par la Fondation Ford, basée aux Etats-Unis. Pendant près de deux décennies, l’ESRI a formé les compétences nécessaires à la production d’une analyse économique et sociale de haut niveau sur l’Irlande. Il s’est pour cela appuyé sur des partenariats avec des compétences similaires existant dans d’autres petits Etats européens (Danemark, Pays-Bas, etc.), sur l’accueil de jeunes chercheurs et sur leur insertion dans des réseaux universitaires internationaux. Il a ainsi contribué à former une large partie de l’élite universitaire irlandaise.
 
Cet exemple est intéressant pour la Bretagne, dans la mesure où l’on peut constater que l’Université – du fait de son histoire et de son caractère centralisé – n’y joue qu’un faible rôle d’entraînement. Dans le domaine des sciences sociales ou humaines (notamment en économie ou en sociologie), l’objet « Bretagne » n’est guère légitime. Les outils d’observation, notamment économiques, sont limités et parfois défaillants, les savoirs atomisés et l’expertise permettant de nourrir et de guider une vision du développement régional est globalement inexistante. A l’insuffisance de connaissances mutualisées sur la réalité du territoire s’ajoute, par manque d’expertise locale et d’inscription internationale, un décrochage conceptuel sur la manière de bâtir le développement.
 
Parmi ses multiples actions actuelles, l’ESRI offre un cadre de recherche de haut niveau pour les chercheurs du pays et pour les chercheurs étrangers – qui peuvent y travailler de manière spécifique (détachement) pour des périodes allant de quelques mois à quelques années. Il a mis en place des outils de modélisation du fonctionnement de l’économie du pays, mobilise de fortes équipes interdisciplinaires pour réaliser des enquêtes approfondies sur la situation sociale  et produit, entre autres, quelques publications régulières. On notera particulièrement le Quaterly Economic Commentary, qui analyse les tendances macroéconomiques du pays pour une période d’une à  deux années, le Medium Term Review, publié tous les deux ans, qui livre une perspective de l’économie irlandaise et de son contexte pour les cinq années à venir, et le Consumer sentiment qui livre tous les mois des indicateurs sur l’état de la consommation dans le pays. 

L’Institut Destrée (Wallonie)

Créé en 1938, l’Institut Destrée est une association indépendante à but non lucratif, adossée à la fondation éponyme (Jules Destrée) du nom d’une ancienne figure politique wallonne. Pour avoir une idée de ses actions, il faudrait imaginer un mélange, très improbable dans le paysage breton, entre la fédération des œuvres laïques, l’Institut Culturel de Bretagne et Bretagne Prospective. Les objectifs fondamentaux de l’Institut se placent clairement dans le champ de l’éducation populaire et de la citoyenneté au service du développement de la démocratie régionale : "la participation des femmes et des hommes de Wallonie à un projet collectif favorisant la justice sociale, le développement durable et l’essor économique (…)." Il s’attache tout particulièrement à la "valorisation de la Wallonie comme région de la connaissance, active et ouverte, donnant la priorité aux valeurs immatérielles – particulièrement à la recherche et l’éducation – et inscrite dans les réseaux européens et mondiaux de même nature.".

Ses activités tournent autour de 4 pôles distincts : la recherche (en particulier sur l’histoire et sur le mouvement wallon, et sur l’économie régionale), l’information (animation de plusieurs portails et serveurs sur la Wallonie,  participation à des réseaux sur les TIC, la gouvernance de l’internet), la prospective territoriale (apport d’expertise et animation prospective des territoires wallons, mutualisation des connaissances sur le sujet, participation à de nombreux projets européens et internationaux), la citoyenneté (animation d’ateliers et groupes de réflexion sur l’identité et la revendication wallonnes, sur l’immigration, l’interculturalité et la vie associative).
 
Ces activités se nourrissent les unes les autres. A travers de multiples débats, échanges et contributions, depuis des années, elles contribuent à faire émerger une vision commune aux différents acteurs sur l’identité et la culture wallonnes comme socles pour l’avenir du territoire régional. L’une des originalités de l’Institut Destrée est incontestablement sa maîtrise (technique, méthodologique, conceptuelle) de la prospective territoriale. Cette expertise a été acquise depuis le début des années 80, à travers l’animation de plusieurs cycles de prospective – conçus comme outils de démocratie participative au sein de la société wallonne. L’Institut est aujourd’hui devenu l’une des références européennes et internationales en la matière. Son expertise, mise au service des différentes collectivités du pays, est renforcée par la gestion d’un portail commun aux différentes collectivités wallonnes, qui permet de mutualiser les ressources en la matière. La vision du territoire et de son avenir ne peut que s’en trouver renforcée.
Ce "modèle" américain de Think Tank diffère largement des exemples européens présentés ci-dessous. Dans sa forme, il s’apparente plus à une "entreprise personnelle" attachée à la promotion d’une sorte de  gourou du développement régional et urbain, que d’une initiative collective au service du développement d’un territoire spécifique. Là n’est toutefois pas le plus important. Au niveau conceptuel, bien que largement critiqué, Richard Florida s’impose comme un maître à penser des ressorts et tendances nouvelles du développement territorial, au point d’avoir été invité à élaborer de nombreuses stratégies de développement en Amérique du nord (Baltimore, Memphis, Montréal, etc.).
 
Il est l’un des premiers à avoir théorisé la notion de "région apprenante" (Learning Region), un concept en vogue au niveau européen, mais semble-t-il largement ignoré – du moins à l’échelle régionale – en Bretagne. Florida voit, dans les régions, "des éléments clefs de la nouvelle époque du capitalisme globalisé et fondé sur la connaissance. Dans ce nouvel âge, les régions deviendraient des points focaux dans la création et l’apprentissage des connaissances". Le nouvel âge du capitalisme appelle un nouveau type de région. Ces dernières doivent adopter les principes de la création de connaissance et d’apprentissage continu. "Les régions apprenantes, Learning regions, fonctionnent comme des collecteurs et des dépôts de la connaissance et des idées ; elles fournissent un environnement interrelié et une infrastructure qui favorisent les flux de connaissance, d’idées et d’apprentissages." Ces régions disposent d’un ensemble d’ingrédients qui constituent un système de production dont Florida dresse l’inventaire.
 
Une autre contribution importante de Florida est celle de la "théorie de la classe créative", dans le domaine du développement urbain. Selon sa théorie, la vitalité des villes dépend de leur capacité à attirer une nouvelle classe d’écrivains, d’artistes, d’architectes, de designers, mais aussi de programmateurs, de scientifiques, d’universitaires, etc. (autant d’occupations créatives). Ces professionnels de la créativité, qui œuvrent dans des secteurs à forte intensité de savoir, constituent désormais le moteur du développement économique des villes et des régions. L’avenir des villes et des territoires dépend donc de cette nouvelle classe. Il s’agit de pousser la classe créative à choisir de s’y installer. Dans cette perspective, Florida note une prédilection de la classe créative pour les villes branchées (cool cities). Les endroits susceptibles d’attirer la classe créative bénéficient d’équipements urbains (salles de concerts, bars, etc.) et d’une culture locale (artistes des milieux underground, tolérance à la diversité, etc.) qui deviennent des atouts centraux de l’attractivité.
 
La théorie en question a été largement démontée au plan scientifique, elle s’apparente, semble-t-il, plus au marketing qu’à la sociologie ou à la théorie du développement et présente de forts relents d’idéologie "bobo". Elle n’en a pas moins connu un succès quasi immédiat tant en Amérique qu’en Europe du Nord, comme en témoigne un tout récent plan du gouvernement britannique en faveur d’une "Creative Britain". C’est probablement parce qu’elle fait écho à de nombreux autres travaux et réflexions sur la connaissance, l’innovation, la créativité et l’entrepreneuriat comme moteurs du développement. C’est aussi parce qu’elle recèle quelques intuitions fondamentales comme celle de faire de chaque territoire un endroit distinct, esthétique, branché, où il fait bon "vivre et créer" ensemble. Tout en maîtrisant les concepts et leurs limites, il s’agit d’en garder l’essence stimulante et de voir comment se les réapproprier afin d’imaginer de nouveaux axes de développement, d’attractivité et de créativité des territoires à l’échelle bretonne.
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Conclusion

Quels enseignements tirer de ce rapide tour d’horizon de Think tanks européens et internationaux ?

1)  Il n’y a pas de modèle unique
Dans chaque cas on trouve des solutions, des modes d’organisation et des réponses aux situations et aux besoins locaux adaptés à l’histoire et au contexte sociopolitique des pays/régions considérés. Cela va donc conduire à des rôles et des positionnements différents, mais aussi, selon les contextes à des mobilisations d’acteurs et de compétences différents :
- IWA : experts (universitaires, responsables économiques et administratifs) et leaders d’opinions (responsables de divers partis politiques) ;
-  ESRI : chercheurs et expertise scientifique de haut niveau;
- Institut Destrée : une expertise universitaire et technique (la prospective) au service de la population (éducation populaire) et des élus (collectivités).

2) L’apport d’une expertise technique ou scientifique nouvelle sur le territoire et qui constitue pour le Think Tank un moyen d’action ou d’influence
- Institut Destrée : la prospective territoriale comme levier d’action et moyen de création d’une culture commune aux acteurs du territoire.
- ESRI : formation d’une génération d’experts scientifiques au service de la connaissance de la société et de l’économie irlandaise et de son développement (expertise de l’usage intégré des fonds européens).
Dans tous les cas de figure, on note une action de réflexion et de production intellectuelle basée sur une très forte assise académique/universitaire.

3) Une vision du développement qui s’appuie sur une connaissance approfondie et une prise en compte de l’identité et des spécificités du territoire dans ses dimensions économiques, sociales, culturelles (IWA, ESRI, Institut Destrée)

4) Une dimension de mise en réseau au niveau européen et international pour développer une expertise et alimenter la réflexion sur le développement du territoire (dans son environnement international).

5) Tous ces Think tanks contribuent de manières diverses à faire émerger une culture et une vision communes du développement et de l’évolution du territoire à certaines catégories d’acteurs (selon les cas leaders d’opinion, chercheurs, élus, collectivités, population).

Une évidence : la Bretagne apparaît très en retard...

Si certaines initiatives existent, comme celles de Bretagne Prospective ou de l’Institut de Locarn, elles n’ont pour l’heure rien de comparable dans leur ampleur et dans leur structuration avec ce qui peut être entrevu au sein des régions/pays considérés.
 
On constate par ailleurs en Bretagne :
- une fragmentation de la recherche en particulier en sciences sociales ou humaines (et donc de la connaissance du territoire),
- un décrochage entre l’Université et la Bretagne (la Bretagne n’est pas scientifiquement valorisée ni valorisante et l’Université ne joue pas suffisamment un effet d’entraînement du territoire),
-  une absence globale de recherche en lien avec une expertise du développement régional,
- si des « producteurs » de « région » existent (CCI, CRCI, agence d’urbanismes, observatoires divers, fédérations professionnelles régionales, etc.), les approches restent segmentées, éclatées, compartimentées ,
- on ne recense pas vraiment d’instance motrice ou fédératrice d’une vision partagée du développement, même si de nombreux réseaux formels ou informels viennent adoucir le constat.
 
Au final, il en résulte une méconnaissance des enjeux et fondamentaux du développement régional caractérisée par :
- une faible expertise globale,
- un retranchement derrière la tutelle protectrice de l’Etat : en termes de veille, de maîtrise des enjeux d’avenir et des modalités de réponses et une déresponsabilisation des acteurs régionaux,
- une ignorance de la réalité internationale, de ses évolutions économiques et sociales, des concepts et courants de pensées qui viennent bousculer la manière d’aborder le développement des territoires 
Dernière mise à jour : ( 05-06-2008 )
 
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