 Dans une société de mouvance et de la mobilité, quid du sentiment d’appartenance des jeunes bretons aux différents territoires ? Les jeunes sont-ils plus attachés à la Bretagne ou à l’Europe que les anciens ? Quel est leur regard actuel sur les grands enjeux du développement breton ? Quelles spécificités « d’appartenance » au regard de l’ensemble de la population ou des élus ?
Différentes sources permettent de répondre statistiquement à cette question, au premier rang duquel les enquêtes réalisées en octobre 2006 par le département des Côtes d’Armor (opération Côtes d’Armor 2mille20 ). En effet, trois enquêtes à proprement parler passionnantes ont été réalisées par l’institut de sondage TMO auprès de trois échantillons : la population dans son ensemble (7 705 personnes), les jeunes costarmoricains (2 000 lycéens) et les élus (1 140). Les résultats permettent notamment de mieux cerner les sentiments d’attachement aux différents territoires (commune, département, région…) et d’identifier quels sont les échelons représentatifs de chacun. Dans l’ensemble, le sentiment d’attachement des jeunes aux territoires est statistiquement moins fort que celui des élus ou de l’ensemble de la population. Ainsi, 60 % des jeunes se disent attachés à un ou plusieurs territoires quand la proportion pour l’ensemble de la population est de 71 %. A priori, la photographie isole donc une moindre attache même s’il faudrait enquêter les mêmes échantillons aux différents âges de la vie pour voir si ce dernier se renforce avec l’âge, ce qui est probable. Toutefois, on assiste parallèlement à une puissante recomposition dans les mentalités des échelles perçues comme pertinentes pour l’action politique. En effet, il était demandé aux trois échantillons s’ils étaient « très attachés ou assez attachés » aux six échelons suivants : Europe, France, Bretagne, Département, Pays, commune. Riches en enseignements, les résultats sont les suivants : | Ensemble de la Population | Très attaché
| Attaché
| Total
| Bretagne
| 64 % | 25 % | 89 % | Côtes d’Armor
| 37 %
| 41 % | 78 % | France
| 45 %
| 32 % | 77 % | Commune
| 32 % | 37 %
| 69 % | Pays
| 27 % | 39 %
| 66 % | Europe
| 23 %
| 24 % | 47 % |
Echantillon des jeunes
| Très attaché | Attaché
| Total | | Bretagne | 47 %
| 35 %
| 82 % | | France | 29 % | 41 % | 70 % | | Commune | 19 % | 35 % | 54 % | Pays
| 16 %
| 38 % | 54 % | Europe
| 19 % | 33 %
| 52 % | | Côtes d’Armor | 13 %
| 37 %
| 50 % | Sources : Enquêtes TMO, oct.2006
Tout d’abord, il se confirme qu’en Bretagne le sentiment d’appartenance régional est pour tous les âges supérieur au sentiment d’appartenance national, ce que l’on savait déjà (enquête 0.I.P de 2001). En fait, pour les jeunes le sentiment d’appartenance breton reste très fort (82 %) quand d’autres territoires sont nettement moins évoqués (chute de 15 points concernant la commune et de 28 points pour le département). Le seul territoire ou le sentiment d’attachement des jeunes est supérieur est l’Europe (+ 5%) même si le nombre de jeunes « très attachés » est faible et qu’ils ne sont qu’un peu plus de la moitié des effectifs à légitimer cet échelle. La vision des jeunes (1/ Bretagne 2/ France 3/commune et pays) est différente du reste de la population (1/ Bretagne 2/ Département 3/ France). Relativement, la Bretagne et l’Europe sont gagnantes quand le département n’offre qu’une très faible légitimité (13 % de jeunes seulement y sont « très attachés »). En somme, s’ils se rassemblent sur la Bretagne, les échelons perçus comme pertinents pour les jeunes ne sont pas ceux de nos anciens. Ce constat est confirmé par une autre question concernant les atouts des Côtes d’Armor. Pour l’ensemble de la population, la « qualité de vie » est jugée prioritaire (50 %) devant le « fort potentiel touristique » (47 %) et « l’appartenance à la Bretagne » (seulement 26 %). Pour les jeunes, les chiffres respectifs sont de 32 %, 43 % et 40%. L’atout d’appartenir à la Bretagne gagne donc 14 points et se place en deuxième position. Sur cette même question, le décalage avec les élus apparaît énorme puisque l’appartenance à la Bretagne n’est pour ces derniers que le 7e atout des Côtes d’Armor et ne recueille que 16 %, bien loin derrière « la qualité de vie » (53 %) et le « fort potentiel touristique » (49 %). La vision des jeunes apparaît donc en fort décalage avec celle des édiles (qui étaient essentiellement des élus locaux) avec toutefois une orientation commune concernant notamment le tourisme, alors que d’autres études réalisées par Bretagne Prospective ont montré les limites de ce secteur d’activités sil n’est pas digéré, c’est-à-dire créateur de bénéfices pour les populations locales.  Terminons enfin ce rapide résumé par quelques impressions propres issues de la manifestation de Nantes du 20 septembre (Festimanif). Comme l’atteste les images de différents clips en ligne et facilement consultables sur Youtube ou Dailymotion, le point le plus frappant de cette mobilisation regroupant 8.000 à 10.000 personnes était l’importance voire l’omniprésence des jeunes, ce que l’on n’avait jamais vu auparavant. Sur des sujets aussi complexes que le statut des pratiques amateurs, la réunification de la Bretagne, la langue bretonne… la mobilisation a été très forte alors même que l’éducation nationale ou les médias parlent très peu de ces sujets et que la jeunesse bretonne reste pour une large part « orpheline » des enjeux bretons (absence quasi-générale d’enseignement dans les écoles et les lycées, politique assez large de débretonnisation opérée dans les « Pays de la Loire » qui est apparue en opposition avec la mobilisation des jeunes nantais). Sans doute, les nouveaux médias (Internet notamment) dont les usages sont en fort développement leur permettent-ils d’être mieux informés sur les enjeux bretons et selon nous cette prise de conscience est réelle et constitue un événement essentiel.
Face à l’immobilisme institutionnel (les départements pour lors confortés, l’inertie d’une Bretagne administrée à 4 départements, l’absence de réels budgets pour la langue et la culture bretonne ou pour les festivals rock bretons…) les jeunes sont en train de faire le tri. Pour eux, l’identité bretonne « ouverte » (Bretagne, France, Europe…) est l’avenir et les notions d’identités et d’appartenances régionales sont essentielles. Il n’est pas sûr que pour certains élus, différents médias ou des entreprises pour qui la « cible des jeunes » est pourtant « jugée prioritaire », cette prise de conscience soit identique alors qu’un cercle vertueux, bénéfique à tous, pourrait accompagner ces recompositions. Un décalage sensible des représentations et des actions (une information par exemple très en phase avec les échelons institutionnels en place) leur fait alors perdre des parts de marché (nette érosion récente de la lecture de la presse chez les jeunes) ou suscite des pertes de légitimité (pensons aux élus défendant coûte que coûte le Sénat ou le statu quo institutionnel). Malgré le fait qu’ils soient peu informés des réalités bretonnes (ou peut-être en réaction à cette « malinformation »), leur prise de conscience est malgré tout sensible. Dans différentes régions (Catalogne, Pays Basque, Ecosse…) ont sait d’ailleurs qu’un développement économique et social durable est très liée à la capacité des acteurs à « faire corps » autour d’une identité forte et partagée. Les jeunes aujourd’hui nous montrent la voie et prennent conscience que l’identité bretonne, bien loin d’être « ringarde », est un levier pour un projet de société adapté à la spécificité de la péninsule. Ils sont aujourd’hui en avance sur d’autres et de plus en plus conscients de l’importance d’une identité parfois bafouée pour construire un projet cohérent et partagé. Presque par définition puisqu’ils sont notre futur, ne sont-ils pas en train d’anticiper l’avenir et de montrer quelles seront les échelles politiques pertinentes de demain ?
Jean Ollivro
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