| Développement territorial ou développement économique? (Partie 1) |
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Contribution de Claudio Pironne*
Bien entendu, dans le domaine de l'économie, le concept de développement se résout au développement économique. La question fondamentale à laquelle nous devons répondre avant d'aborder une « théorie du développement territorial » est de savoir si le territoire peut être considéré comme un objet purement économique ou pas : de cette réponse découle le sens même du concept abordé ici. Un consensus existe pour conclure par la négative : les territoires sont plutôt considérés comme des construits sociaux qui s'appuient tant sur des conditions objectives (ex. des îles) que sur des représentations symboliques. Le territoire est donc un fait humain, ce qui oblige à prendre en compte un horizon plus large que le simple spectre des faits économiques. Par conséquent, il me semble que le sens du « développement » est à rechercher plus en profondeur, dans la panoplie de significations que ce mot prend quand il se réfère à l'homme. Cela induit les synonymes d' « essor » et de « progrès ». En effet, ce dernier se définit comme un « processus évolutif orienté vers un terme idéal »1 , ce qui rappelle de façon fort pertinente le fait que les territoires, dans leur développement, tendent à suivre une trajectoire influencée par les valeurs, les croyances et les attentes plus ou moins rationnelles dans l'avenir. A la lumière de ces simples considérations sémantiques, il me semble évident qu'on ne peut se contenter d'identifier a priori le développement territorial avec la simple augmentation du PIB par habitant ou la diminution du taux de chômage. Bien au contraire, si on accepte ce point de vue lexical, une définition du développement territorial plus vaste et plus juste peut être avancée : le considérer comme le chemin que le territoire entreprend pour se rapprocher d'un « terme idéal ». Il n'est pas anodin de s'attarder pendant quelques lignes sur cette partie terminale du concept : ce « terme idéal » de référence est-il forcément unique pour tous les territoires ou peut-il prendre des formes différentes, voire contradictoires, d'un territoire à l'autre ? Il me semble que, d'un point de vue purement théorique, on est bien obligé d'admettre la possibilité de différences même radicales dans les weltanschauung2 adoptées ou adoptables par les différents territoires. La définition du « terme idéal » à l'échelle du construit social qui est le territoire est en effet un phénomène d'interprétation, individuel et collectif, des situations factuelles à un moment t par le biais des grilles d'analyse et des modalités de partage des réflexions visibles dans la disponibilité des acteurs territoriaux. En un mot, il s'agit d'un processus « culturel ». Ainsi, des collectivités humaines différentes peuvent définir des objectifs différents face à des situations comparables. Ainsi, le développement territorial peut être défini de façon plus précise comme : le chemin que le territoire entreprend pour réaliser ses propres objectifs autodéterminés.
Étudier la façon dont les territoires autodéterminent leurs objectifs ultimes de développement sort du domaine de cette recherche : en effet, si ces objectifs influencent la trajectoire de développement elle ne peut exister de façon consciente qu'après leur définition. En absence d'objectifs définis, ne fut-il que de manière émergente4 , on devra plutôt parler de « mutation » territoriale, sans que ce terme puisse être connoté de manière négative ou positive. Par rapport à ce processus, éminemment politique, on s'autorisera une seule considération. Il semblerait que développement, au sens courant de développement économique, et systèmes démocratiques aillent de pair sans qu'on n’ait pu clarifier de façon définitive quel élément, politique ou économique, favorise l'émergence de l'autre. La clé de lecture adoptée dans cette thèse tend à suggérer qu'être doté d'un système démocratique peut favoriser le partage, la mise en commun et l'appropriation collective d'une vision du futur du territoire, donc de son développement souhaité. Selon ce qui vient d'être esquissé, chaque territoire pourrait se doter d'objectifs, et donc de systèmes de développement, uniques. L'observation nous indique que cette diversité d'approches est moins répandue qu'on ne pourrait l'imaginer. Certes, il existe quelques exceptions comme le Bhoutan qui essaye de dépasser un cadre strictement économique par ses objectifs de « bonheur »5 , certains territoires « séparatistes », comme le Groenland, lesquels semblent donner la priorité à un objectif de « liberté » par rapport à l'économique6 et très certainement il existent des tribus « primitives » qui ne donnent pas à l'argent cette importance qu'il a pris dans le monde dit « civilisé ». Cependant, il s'agit d'exemples marginaux et qui ne sont pas parfaitement concluants : rien n'indique qu'une fois acquise la liberté d'autodéterminer leurs objectifs les Groenlandais ne choisiront pas de poursuivre un développement de type économique. La contradiction entre la variété d'approches possibles au développement et la focalisation presque univoque sur les aspects économiques est purement apparente : le fait d'avoir une gamme de possibilités multiples n'implique nullement que les choix finaux doivent forcément être hétéroclites. En réalité, si un des choix possibles apparaît plus rationnel que tous les autres, et cela à partir de grilles de valeurs suffisamment différentes, ce choix peut s'imposer comme un comportement dominant. De même, si les différences entre les référentiels culturels des différents territoires tendent à s'estomper, les choix auront logiquement tendance à être relativement uniformes. Cette « contagion » entre cultures différentes est largement présente dans le monde contemporain, caractérisé par une grande mobilité des personnes, des biens, des capitaux et de l'information à une échelle presque planétaire7 . Par ailleurs, Amartya Sen a montré avec talent combien un certain nombre de valeurs considérées souvent comme spécifiques à l'« occident » sont en réalité patrimoine commun de sociétés diverses et cela même quand elles restent relativement cloisonnées8 . Si l'argument de la contagion est séduisant, il semble néanmoins hasardeux d'affirmer que tous les territoires ont la même grille de valeurs et de priorités. Cela reviendrait à dire qu'il n'existe qu'un seul construit social, un seul territoire, une seule culture. En un mot, que le monde est parfaitement lisse9 . -------------------------------------------------------------------------------- 1 Ce qui est remarquablement proche du sens étymologique; le verbe latin “pro-gredior” signifiant “avancer vers un objectif, un but” 2 “Vision du Monde”. A ce propos, C.G.Jung en “L'Âme et la vie” : “Avoir une conception du monde (Weltanschauung), c'est se former une image du monde et de soi-même, savoir ce qu'est le monde, savoir ce que l'on est. (...) Toute conception du monde a une singulière tendance à se considérer comme la vérité dernière sur l'univers, alors qu'elle n'est qu'un nom que nous donnons aux choses”. 3 A titre d'exemple pensons à l'espace local défini par une ville centre et des banlieues ghéttos4 En analagie avec la “stratégie émergente”, H.Mintzberg en “Grandeur et décadence de la planification stratégique”, Dunod, 1994. 5 http://www.grossnationalhappiness.com / 6 Le Danemark contribue pour environ 400 millions d'euros par an à l'économie de l'ïle 7 Ce qui a pu conduire certains auteurs à voir l'émergence d'une “culture globale” axée sur le “tryptique marché-science-technologie” (Cf. H.Panhuys – La fin de l'occidentalisation du monde – pag 42) 8 A.Sen en “La démocratie des autres” et “Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté” 9 Pour utiliser l'heureuse formule de Léon et Sauvin en “De l'économie internationale à l'économie globale” - 2005 -- *Claudio Pirrone est né en 1970 à Reggio di Calabria, dans le sud de l'Italie. A 18 ans, il part suivre des études économiques à Milan. En 1993, il devient vice-président de la Bourse agricole de Mortara (Pavie), au coeur de la plus importante région rizicole européenne. Il mène, dès lors, une action en faveur des développements territoriaux au travers de la recherche de synergies entre l'action publique, le développement des entreprises et la valorisation des identités locales. En juin 2003, il quitte l'Italie pour la Bretagne, où il participe à plusieurs études sur l'attractivité territoriale et épaule des entreprises dans leur projet de développement et d'internationalisation. Actif dans la vie associative et culturelle bretonne, il enseigne au sein de l'UFR Droit, Economie & Gestion de l'UBO. > Retrouvez son blog Dynamic Reading on Economy and Multidimensional Matters (DREMM)
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| Dernière mise à jour : ( 02-09-2009 ) | |||||||
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