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Développement territorial ou développement économique? (Partie 2) Convertir en PDF Version imprimable

... Retrouvez la première partie de cette réflexion ici.

Social progressEn termes de développement, la gamme de possibilités multiples n'implique nullement que les choix  de société doivent forcément être hétéroclites. La « contagion » entre cultures différentes est largement présente dans le monde contemporain, caractérisé par une grande mobilité des personnes, des biens, des capitaux et de l'information à une échelle presque planétaire7 . Amartya Sen a montré avec talent combien un certain nombre de valeurs considérées souvent comme spécifiques à l'« occident » sont en réalité patrimoine commun de sociétés diverses et cela même quand elles restent relativement cloisonnées8 .

Si l'argument de la contagion est séduisant, il semble néanmoins hasardeux d'affirmer que tous les territoires ont la même grille de valeurs et de priorités. Cela reviendrait à dire qu'il n'existe qu'un seul construit social, un seul territoire, une seule culture. En un mot, que le monde est parfaitement lisse9 

L'expérience contredit cette hypothèse. Au contraire, elle laisse entrevoir un lien de causalité entre les pressions globalisantes et la résurgence du fait territorial. Comment expliquer alors le fait que la très grande partie des approches de développement portées par les territoires sont en effet des approches de développement économique ?

Pour y répondre on doit revenir à la définition qu'on a donné du « développement territorial ». En effet, si on accepte que le territoire est un construit social, on accepte implicitement le fait que le territoire définit ses objectifs par rapport aux besoins et aux envies qui sont portés par le territoire lui-même, prenant en compte les opportunités et les contraintes présentes ou potentielles portées par l'environnement10 . Pour être encore plus précis, les besoins et les envies dont le territoire va se charger, ce sont ceux portés par une fraction des acteurs territoriaux ayant la masse ou la qualité suffisantes pour les faire accepter, ou parfois les imposer, à l'échelle collective.

Si on regarde du côté de la « masse » d'acteurs on peut noter que la majorité des acteurs territoriaux, les « citoyens », ont été historiquement porteurs de besoins essentiellement primaires : se nourrir, boire, s'habiller, se loger, se soigner, vivre en sécurité, faire grandir ses enfants. Ce sont tous des besoins dont la satisfaction est loin d'être assurée dans tous les territoires qu'on considère exclus du « développement ». Ce sont également des besoins dont la satisfaction pour le plus grand nombre n'était naguère non plus de rigueur dans nos contrées, aujourd'hui « développées ».

Pendant des années, trouver réponse à ces besoins a impliqué de quitter le territoire. En effet, l'histoire de la révolution industrielle et de l'émigration européenne de masse ont inscrit dans la mémoire collective le lien de causalité entre espace géographique et pauvreté. Par conséquent, porter l'accent sur la production et consommation locales de revenus, c'est à dire l'enclenchement d'une dynamique territoriale de développement économique11 a été vue comme une exigence incontournable. De même, continuer sur ce chemin semble être une manière d'exorciser la peur d'un retour de la pauvreté dans des territoires relativement riches12 .

Dans une époque plus récente, le déploiement du « Plan Marshall » en Europe de l'Ouest et la naissance de la CEE avec le succès de sa « politique agricole commune », premiers leviers du développement européen, ont montré combien les approches économiques pouvaient être porteuses de résultats intéressants. La crise des économies planifiées (crise de l'URSS, chute du mur de Berlin, « conversion » de la Chine à l'économie de marché), n'a fait qu'intensifier le processus et, à présent, les objectifs fondamentaux du développement territorial communément acceptés prennent la forme d'objectifs essentiellement économiques définis par rapport au cadre conceptuel de l'économie de marché.

Bien évidemment, cela ne veut pas dire que les approches du développement sont strictement identiques d'un territoire à l'autre : les divergences sur l'aspect environnemental de l'activité économique en témoignent. Cela veut simplement dire qu'il y a un large consensus sur les objectifs essentiels à poursuivre : croissance et emploi émergent comme les maîtres mots d'une écrasante majorité de projets de développement. La différenciation, même très importante, se faisant sur l'utilisation à venir des fruits de la croissance et la pérennisation du processus. Enfin, ce choix ne semble pas être en rapport avec le niveau de richesse des territoires mais plutôt s'imposer comme une évidence de valeurs désormais largement partagée.

Pour autant, notamment dans les pays considérés comme développés, le sentiment d'inadéquation de ces approches semble être de plus en plus forte. Ainsi, de nombreux auteurs et des nouvelles théories ont tenté de critiquer, parfois avec talent, la domination de l'économique dans le domaine du développement.

Dans cette analyse, on suivra un parcours différent. Comme déjà anticipé, on estime qu'il n'est pas de notre ressort de remettre en cause la confiance faite par les territoires aux approches économiques du développement : cela est du ressort de la détermination de la volonté territoriale, donc, in fine, du politique. En revanche, on essaiera de comprendre les raisons qui conduisent des territoires aussi divers à choisir le chemin du développement économique et de mettre en lumière le caractère instrumental du choix de ces approches par rapport aux vrais objectifs territoriaux, c'est-à-dire la satisfaction des besoins et des envies territorialement reconnus.

Tout d'abord, notons que prendre des approches économiques au développement revient à appliquer, de façon directe ou indirecte, les théories économiques, notamment macroéconomiques 13 , les plus répandues et acceptées. Ainsi, les approches de l' « aménagement » se fondent sur l'idée de conforter, stimuler ou établir un potentiel économique localisé sur un territoire ; la « théorie de la base » est, en extrême synthèse, un modèle keynésien qui fait dépendre les revenus du territoire de la demande extérieure 14 ; les théories du développement endogène se fondent sur la valorisation de ressources, notamment exprimées en capital humain territorial, épousant en cela les théories de la croissance endogène. Et ainsi de suite.

IDH Par ailleurs, les mesures du développement se réfèrent à des faits essentiellement socioéconomiques, tant de manière directe et univoque (PIB/habitant, chômage, mesures de la « pauvreté ») que de façon tempérée par d'autres éléments comme l'espérance de vie et la scolarisation dans l'IDH 15 . Cependant, l'existence d'une relation circulaire entre le PIB/habitant et les autres paramètres pris en compte rend l'indice de développement humain plus « économique » qu'il ne pourrait paraître à première vue.

Par conséquent, si définir un chemin de développement territorial équivaut, dans le cadre restreint qui est le nôtre, à appliquer une théorie, il est essentiel de se garantir du respect de deux conditions fondamentales : que la ou les théorie(s) choisie(s)

  • assument les mêmes objectifs que ceux poursuivis par le territoire soit, à minima, impliquent leur satisfaction comme produit intermédiaire
  • se fondent sur une représentation du comportement, des priorités et des valeurs des acteurs qui est cohérente avec leurs comportements, priorités et valeurs réels

Dans les prochains chapitres on montrera que l'insatisfaction qui est ressentie par rapport à la pertinence des approches économiques au développement est bien fondée et qu'elle s'explique par le non respect des deux conditions énoncées.

 > Retrouvez le blog de Claudio Pironne "Dynamic Reading on Economy and Multidimensional Matters

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10 Le sens du mot “environnement” est ici celui adopté par M. Porter. Cf. son ouvrage “Choix stratégiques et concurrence”

11 En combien de langues et en combien de lieu a-t-on entendu résonner le slogan “Vivre et travailler au Pays” !

12 Le références périodiques au grand trauatisme de 1929 que l'on retoruve en correspondance de toutes les crises économiques peut être un témoinage de cette hystérie irrationnelle : à titre d'exemple le PIB par habitant aux USA est en 2008 cinq fois environ celui de 1930 (élaboration sur Bureau of Economic Analysis)

13 A titre d'exemple, B.Vachon en “Le développement local – Théorie et Pratique” - 1993 : “Dans ces conditions, quiconque ose remettre en question les vertus de la marcoéconomie et les règles qui la gouvernent, peut être taxé de témérité, voire de naïveté : hors des impératifs économiques il ne semble pas y avoir de salut pour l'humanité!”

14 INSEE, notes méthodologiques

15 Indice de Développement Humain - PNUD

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