Il est de bon ton en France de s'offusquer du prix de l'électricité éolienne et de l'impact négatif des moulins à vent modernes sur nos beaux paysages. Protégés par notre électricité nucléaire, nous observons avec une certaine morgue l'agitation de nos voisins autour des défis énergétiques, estimant sans doute que nous avons fait les bons choix en d'autres temps et que notre pays s'illustre une fois de plus par sa vision à long terme.
Il se pourrait malheureusement que notre filière nucléaire ne se transforme en une énième ligne Maginot ou une muraille en pain d'épices, et que nous soyons contraints dans quelques années de courir pour rattraper ceux dont nous nous moquons aujourd'hui. Ce ne sont pas les signaux qui font défaut, mais notre acharnement à ne pas les remarquer a quelque chose de surréaliste. [...]
Le prix du pétrole baisse lorsque l'économie ralentit, mais pas à long terme. Les besoins des pays émergents sont immenses. Les nôtres resteront considérables longtemps encore. Le monde entier veut de l'énergie. Or l'énergie nucléaire, faut-il le rappeler, n'est pas renouvelable. A mesure que de nombreux pays s'équiperont de centrales, le prix du combustible augmentera, et il n'est donc pas indépendant de celui du pétrole. En comparaison, celui du vent ou des vagues ne risque guère d'évoluer.
On pourra quand même trouver toutes sortes de justifications économiques à la filière nucléaire ou pointer les limitations des énergies renouvelables. Toutefois, ce débat pseudo-financier est une façon commode d'ignorer d'autres enjeux plus fondamentaux.
Lorsqu'elles se produiront, l'effet sera dévastateur bien au-delà des zones affectées. Le nucléaire ayant été considéré pendant des années comme la seule énergie capable de répondre aux nouveaux besoins, il représentera une part significative de la production. Changer brutalement le fusil d'épaule sera éprouvant. Des excuses seront trouvées pour faire perdurer le parc existant, mais il faudra d'urgence trouver autre chose pour les nouvelles capacités. Ce sera laborieux, comme on le voit dès aujourd'hui dans notre pays : reconfigurer l'infrastructure énergétique d'une nation nucléaire pour lui faire accepter d'autres modes de production, de distribution et d'utilisation est une sorte de parcours mystique. Des missionnaires controversés y affrontent toutes sortes de conservatismes plus ou moins déclarés et franchissent chaque étape dans la douleur, laissant le public perplexe devant des polémiques absconses, d'obscurs règlements de comptes en coulisses et des décisions stratégiques incompréhensibles, sur fond de mutations planétaires inquiétantes.
Mais même si nous comptons sur le savoir-faire des ingénieurs pour construire des centaines de réacteurs infaillibles, le monde ne sera pas sauvé. La bataille pour les ressources continuera de faire rage. Aux guerres africaines autour des gisements de diamants ou de minéraux, piratages somaliens attisés par les passages de cargos, conflits interminables du proche-orient pétrolier, nous pourrons ajouter la lutte pour les minerais nucléaires. Rassurés aujourd'hui par l'aisance de notre industrie à se procurer un carburant que nous ne sommes que quelques-uns à utiliser, nous découvrirons alors que d'autres pays sont prêts à user de moyens radicaux pour obtenir ce dont ils auront soudain besoin.

Ce jour-là, les britanniques et les danois regarderont leurs éoliennes tourner en se disant que le monde est décidément un endroit bien compliqué. Et à ce moment, nous dépendrons d'eux. Bien que capables de bâtir une filière nucléaire complète, nous ne savons pas faire des éoliennes. Un seul fabricant français (Vergnet) a survécu sur un marché de niche, tandis qu'Alstom et Areva ont dû se résoudre à acheter de petits constructeurs étrangers. L'Allemagne et le Danemark dominent la chaîne de valeur, et aujourd'hui le plus grand marché du monde est le Royaume-Uni, où une politique volontariste met l'investissement éolien en mer à la même échelle que le nucléaire.
On pourrait croire que les jeux sont faits, mais ce n'est pas le cas. Les grands gisements éoliens sont en haute mer, et les machines flottantes permettant de les exploiter ne sont pas encore développées. La France peut le faire. Après tout, les succès allemands et danois ne sont pas le fruit d'une extraordinaire clairvoyance. La dépendance totale aux carburants fossiles, dont le gaz du voisin russe, mettait ces pays au pied du mur. Les anglais, forts de leur industrie pétrolière en mer du nord, voient les éoliennes marines comme un marché naturel. Mais la France dispose aussi d'une industrie navale, de grands équipementiers, d'opérateurs énergétiques majeurs et sa filière éolienne peut fournir tous les composants.
Le gouvernement a conscience de ce potentiel et a déjà annoncé à plusieurs reprises que son implication dans le nucléaire ne se ferait pas au détriment des énergies renouvelables. Sera-t-il capable de mettre en place la filière sans la pression de la nécessité ? Car c'est là que tout se joue. La mutation environnementale de notre société est engagée mais elle est bien pataude. Engoncé dans son confort et son conservatisme, notre pays peine à changer. Nous croyons bouger en tirant quelques ficelles, mais l'inertie reste formidable. Les consommateurs trient leurs déchets, mais les supermarchés vendent par millions des objets en plastique épais pour contenir quelques bouchées de nourriture, des chewing-gums ou un peu de boisson, sans choquer personne. On fait grand cas des maisons passives, mais les rues des lotissements restent orientées nord-sud (et donc les maisons est-ouest) avec la bénédiction des administrations. On investit à grands frais dans le solaire photovoltaïque sans se soucier de son empreinte carbone, de son efficacité ou de son potentiel énergétique. Pour gérer les problèmes de pointe de consommation électrique, on propose encore des centrales supplémentaires plutôt que des techniques d'effacement de la demande, qui existent pourtant. Et tandis que d'immenses filières industrielles naissent ou se transforment à l'échelle de la planète, ici des décideurs se mobilisent... pour sauver le département ou contester les modalités de suppression de la taxe professionnelle.

Nous avons passé les derniers siècles à produire toujours plus de biens et d'énergie, à accroître notre population et à nous mesurer à l'étalon de la richesse et de la puissance. Aujourd'hui, il nous faut rationnaliser notre mode de vie. Nous n'avons pas besoin d'être plus nombreux, et en réalité la vie serait bien plus facile si nous l'étions moins. Nous n'avons pas besoin d'aligner des centrales. Il vaudrait mieux construire progressivement d'importantes capacités énergétiques renouvelables, plus simples à maîtriser, et surtout optimiser l'efficacité énergétique, en particulier dans le transport et le chauffage. Sait-on bien qu'un parc automobile électrique serait un gigantesque stockage d'énergie, permettant d'exploiter les énormes capacités inutilisées des heures creuses ? Sait-on qu'un grand plan d'isolation des bâtiments aurait à terme un effet négatif sur le PIB, en soustrayant de notre "richesse" ce qui est peut-être le plus grand gaspillage de France, mais avec un impact positif sur notre productivité et notre balance commerciale ? A l'heure où un pays est d'autant plus exposé aux crises mondiales qu'il est connecté au commerce international, faut-il ériger des barrières absurdes ou optimiser notre mode de vie en n'allant pas chercher au bout du monde ce que nous pouvons avantageusement faire ici ou dont nous n'avons pas besoin ?
Même si les Kyoto et les Copenhague se suivent et se ressemblent, il y n'a pas lieu de désespérer. Les experts du conservatisme, qui médisent du futur et prédisent le passé, soutiennent de façon à peine voilée la fumée, les pesticides, les engrais, les déchets radio-actifs et la surconsommation tout autour de nous. Mais pendant ce temps, dans les magasins bio, les salons du développement durable et les conférences, tout un peuple s'informe, se documente, débat et évolue tranquillement. Les éoliennes se montent, les maisons s'isolent, les pistes cyclables s'étendent et les grosses voitures ne se vendent plus si bien. On délaisse les vitrages super-performants (et super chers) pour installer de simples stores. On creuse des puits canadiens. On cultive sans labour. On isole, on achète du bois et des produits sains, même si c'est plus cher (ça ne l'est pas toujours), même si ce n'est pas rentable (à première vue).
Certains y voient un mouvement de fond. D'autres justifient leur immobilisme en dénonçant un feu de paille. Mais au Danemark, on brûle la paille dans des centrales électriques.