Après des décennies de joyeux gaspillage, l'arrivée du recyclage dans notre quotidien semblait un peu comme un lendemain de fête. Certes, on s'était bien amusé, mais il fallait maintenant nettoyer la place et revenir à nos activités habituelles. En revoyant un peu notre organisation et en faisant plus attention à nos cycles de production, on allait pouvoir continuer notre petit bonhomme de chemin sans trop de querelles de voisinage avec l'environnement. Malheureusement, cette image simpliste est loin de résoudre nos problèmes, le recyclage en particulier est une approche très limitée, et même un concept dangereux lorsqu'il est mal compris.
Tout d'abord, dans la plupart des cas, ce que nous baptisons affectueusement recyclage est en réalité du retraitement. Les emballages que nous plaçons avec soin dans des sacs jaunes ne deviendront généralement pas de nouveaux emballages équivalents. Ils seront transformés en fibres ou en matières moins nobles et seront incorporés à des produits finalement jetés, et donc brûlés ou enterrés. Le verre refondu sera un mélange. Même les métaux ferreux donneront un alliage de qualité dégradée. Pour les industriels, la matière première de qualité est par définition de première main, et non issue d'un procédé plus ou moins aléatoire de récupération. Aux différents stades du retraitement, les matériaux peuvent être mélangés, les erreurs sont potentiellement désastreuses et les écarts de qualité ne sont pas toujours maîtrisables.
Les produits de retraitement sont malgré tout réintroduits dans les chaînes de fabrication, mais dans un monde où les exigences de qualité, de pureté et d'innocuité sont toujours plus fortes, ils s'écartent de la logique du recyclage (où un produit usé redevient un produit neuf) plus qu'ils ne s'en approchent. Même si le retraitement répondait à toutes les exigences imposées aux matières premières pour devenir un vrai recyclage, le problème ne serait pas résolu pour autant, car cette pratique ne fait que retarder la destruction, qui reste inéluctable. En effet, le rendement du recyclage n'atteint jamais 100 %, et il est souvent bien plus faible. Petit à petit, les matières premières finissent jetées. Les bouchons aboutissent dans la poubelle, les papiers s'envolent, le verre se brise, les métaux passent au travers du tri... De ce fait, les objets créés sont progressivement restitués à l'environnement à l'état brut ou sous forme de fumée, de débris ou de lixiviats. Le risque majeur de cette approche est la myopie. Il vaut mieux retraiter que ne rien faire, c'est entendu, mais l'erreur est de croire qu'ainsi les problèmes sont résolus. Les problèmes ne sont même pas traités. Au mieux, ils ne sont qu'atténués. Lorsqu'une goutte de pétrole est extraite du sol et exploitée par l'humanité, elle finit presque inéluctablement brûlée. Quelle que soit la façon dont nous allons nous en servir, pour l'incorporer à une route, faire tourner un moteur ou fabriquer du plastique, nous prenons un hydrocarbure stocké sous la terre et nous le transformons en gaz carbonique atmosphérique. Dans de nombreux cas, nous utilisons ce carbone de façon totalement injustifiée. Nous fabriquons une boîte de plastique pour une bouchée de nourriture ou un petit signet pour indiquer la cuisson d'un steak. Nous brûlons du carburant pour transporter d'un bout à l'autre de la planète des objets que nous pouvons produire sur place. Ces questions ne sont pas réglées par le retraitement. Pire, elles apparaissent moins cruciales lorsque nous nous leurrons sur son efficacité. Certains soulignent l'impact psychologique positif du tri des déchets. En mettant la main à la pâte, nous prenons mieux conscience de nos actes. L'action est préférable à l'indifférence, mais beaucoup d'entre nous croient avoir monté l'escalier alors qu'ils atteignent timidement la première marche. Nous limitons les dégâts en triant nos déchets, mais tout le travail reste à faire. Il s'agit de moins et mieux produire, de mettre en place des circuits alimentés par des ressources renouvelables et avant tout cela, de mieux comprendre ce que nous faisons. A cet égard, la démarche collectiviste n'est pas forcément la plus pertinente. Nous adoptons sagement les comportements qu'on attend de nous, mais ça ne nous incite pas plus à réfléchir sur nos cycles de production. Il est plus difficile de sélectionner un emballage ou de privilégier un matériau que de simplement suivre des consignes. Suivant les circonstances, faire le bon choix demande une véritable réflexion et des recherches, tandis que d'autres critères sont plus pertinents pour nous, comme le prix ou les qualités d'usage. Nous continuons donc à sous-traiter l'optimisation de notre organisation sans vraiment nous en soucier. Les contradictions sont pourtant apparentes. Déjà en première analyse, le tri individuel des déchets est une impasse. On n'imagine pas que l'organisation idéale de l'humanité, adaptée aux ressources de la planète et satisfaisant les moindres désirs des mortels, réclame encore dans quelques siècles qu'on joue à la dinette avec nos ordures, en se demandant à chaque geste si les enveloppes kraft vont dans le sac jaune ou dans le noir, ou dans quel sens il faut écraser les bouteilles d'eau (les recettes de tri deviennent de plus en plus sophistiquées à mesure qu'on bute sur les rendements de retraitement). Clairement, même si les déchets reviennent dans le cycle d'utilisation, le tri doit devenir automatique, ne serait-ce que pour éviter les cases bonne volonté et erreur humaine. Les déchets eux-mêmes devront probablement être conçus pour permettre une telle automatisation. Quel est l'effet du soi-disant recyclage sur l'attitude de la population ? On croit avoir avancé, alors qu'en réalité on accorde aux industriels qui produisent de la pollution et de l'inefficience une licence pour ne rien changer. Pourquoi modifier un emballage s'il est recyclé ? Pourquoi mettre en place d'autres circuits de distribution si les gaspillages ne sont pas mis en évidence ? A mesure que le retraitement prend de l'ampleur, une véritable filière industrielle se met en place, et son intérêt est clairement de maintenir son activité par des flux importants. Des pratiques hautement discutables comme l'obsolescence programmée, qui consiste à concevoir expressément les produits avec une durée de vie courte pour en vendre plus souvent, deviennent acceptables si on s'imagine que ces produits seront recyclés, et sont une bénédiction pour les opérateurs du retraitement. De ce point de vue, le recyclage agit sur une société irresponsable comme la modération sur un fumeur. L'objectif de fumer moins n'est pas d'être en meilleure santé, mais de continuer à fumer. Ainsi, l'objectif du recyclage n'est pas de mieux exploiter nos ressources, mais de maintenir en l'état nos cycles de production et d'utilisation (et les industries qui les constituent). Tant que le but du recyclage sera de ne rien changer, trier nos déchets ne nous avancera pas à grand chose...
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