Le développement des énergies renouvelables est un sujet délicat en France pour au moins deux raisons fondamentales. La destruction créative est la première d'entre elles. Si de nouvelles sources d'énergies doivent alimenter le pays, ce sera forcément au détriment de celles qui le font aujourd'hui. La création d'un nouveau modèle de production d'énergie implique donc au moins partiellement de détruire le précédent. Dans un des secteurs industriels les plus conservateurs d'un pays aussi conservateur que le nôtre, cela ne se fera pas sans mal.  La seconde raison est la répartition diffuse. Par définition, les sources d'énergie renouvelable sont réparties sur tout le territoire. Alors que l'évolution démographique privilégie la concentration des populations dans les villes, ce qui correspond assez bien à la production électrique localisée des grandes centrales, le soleil, le vent et les énergies marines doivent être captés sur de vastes surfaces pour être exploités à grande échelle. Non seulement le réseau n'est pas adapté à ce modèle, mais il semble y avoir une contradiction intrinsèque entre une production renouvelable éparse et la concentration urbaine extrême de notre société. Quelles solutions pouvons-nous imaginer à ces deux problèmes ? Assez paradoxalement, les approches à l'échelle nationale sont délicates. A l'heure où l'on s'affole des conséquences de la désindustrialisation sur notre modèle économique, le gouvernement n'a pas vraiment le cœur à abandonner la filière nucléaire. C'est d'autant plus difficile à envisager qu'après des décennies de morosité, le monde entier s'excite sur ce sujet et des projets de réacteurs nucléaires se montent sur toute la planète. Nos dirigeants jetteraient encore facilement par dessus-bord les centrales thermiques, mais malheureusement la nature fluctuante de la production d'énergie renouvelable s'accommode bien de la production thermique dans un premier temps, et l'interconnexion avec les autres pays ne résout pas tout, en particulier en Bretagne, d'ailleurs.
Un axe envisageable sans grande conviction reste cette interconnexion : plutôt que de remplacer le nucléaire, ajoutons le renouvelable et exportons le surplus. Cela résoudrait une partie des problèmes de l'Allemagne, étranglée par ses besoins en énergie fossile toujours plus chère et une politique anti-nucléaire imposée par sa population. Les électrons nucléaires importés ne se voient pas. Toutefois, il est assez difficile de concevoir la filière énergétique renouvelable française comme une sorte d'industrie étrangère délocalisée sur notre territoire, assez largement d'ailleurs avec du matériel allemand (les leaders éoliens sont allemands et danois). L'aspect diffus du réseau est encore plus difficile à traiter. Une partie des retours en arrière dans la stratégie énergétique renouvelable nationale est due aux investissements dans le réseau, causés par la mise en place de nouvelles capacités. Faire financer la construction d'éoliennes et de capacités photovoltaïques par les usagers (la ligne de contribution spéciale en bas de notre facture EDF) est indolore pour l'Etat, mais les investissements nécessaires pour évacuer la puissance produite sont vite apparus clairement aux ministères concernés. Qu'on la traduise en coût de la vie, en impôts ou en dette publique, la marge de manœuvre pour introduire cette nouvelle ligne budgétaire est plus que limitée ces derniers temps. Les politiques publiques sont d'ailleurs loin de convaincre. L'argent public a été investi fastueusement dans le solaire photovoltaïque, une technologie dont les coûts de revient sont plusieurs fois supérieurs à ceux d'autres sources renouvelables, pour une production énergétique anecdotique et une compétitivité future très hypothétique. Les subventions ont été absorbées par les classes aisées avec un tel appétit qu'elles sont devenues des produits financiers, précipitant un retour en arrière de l'Etat. La campagne de remplacement des lampes à incandescence, elle aussi, a été plus spectaculaire qu'efficace. L'éclairage ne représente qu'une minuscule fraction des dépenses énergétiques, et les pertes qu'on cherche à compenser sont largement illusoires. En effet, les pertes des lampes à incandescence se font sous forme de chaleur, et l'éclairage est surtout utilisé en hiver, à l'intérieur de locaux thermostatés. Dans ce cas, la chaleur non produite par une lampe à basse consommation est immédiatement remplacée par son équivalent en chauffage. Notre électricité étant largement d'origine nucléaire et notre chauffage à base de carburants fossiles, l'introduction de lampes à basse consommation risque même d'émettre plus de gaz à effet de serre... La bonne nouvelle, c'est que nous n'avons pas forcément besoin de l'Etat. Nous déléguons certaines tâches d'organisation collective au gouvernement, comme nous le faisons avec notre ville, notre région, l'Europe et les Nations-Unies. Toutefois, l'Etat n'est pas notre patron. Notre organisation collective permet aux entreprises, aux universités et aux infrastructures de se créer autour de nous, mais ce n'est pas le gouvernement qui envoie notre CV aux employeurs si nous cherchons un emploi, ou paie notre facture d'eau, ou prépare les tartines des enfants. Ce n'est donc pas non plus lui qui décide comment nous allons nous chauffer, nous éclairer ou nous déplacer. Nous pouvons faire ça nous-mêmes. Faire le choix du nucléaire individuellement n'était pas une option dans les années 50. En revanche, équiper sa maison d'un système géothermique, optimiser sa consommation d'énergie, investir dans une ferme éolienne ou choisir les transports publics est à notre portée aujourd'hui. Ce n'est ni facile ni gratuit, mais nous avons bel et bien les moyens de changer "tous seuls" la donne. Prenons quelques exemples : • Equiper les radiateurs de l'appartement qu'on loue avec des robinets thermostatiques programmables pour ne chauffer que lorsqu'on est présent ne coûte pas grand chose, ne change rien à notre mode de vie, et économise des carburants fossiles importés qui produisent des gaz à effet de serre - mais c'est un choix individuel. Nous y perdons le prix des robinets (on peut les emmener en partant) et on y gagne (imperceptiblement à l'échelle individuelle) sur les charges de chauffage et la productivité collective du pays. • Choisir des stores extérieurs plutôt qu'une climatisation coûte sans doute moins cher, mais surtout élimine la consommation d'énergie correspondante. D'ordinaire ce n'est pas la chaleur de l'extérieur qui rend les logements insupportables en été, mais l'effet de serre. Pas de soleil sur les fenêtres, pas d'effet de serre - et sans politique nationale. • Lorsqu'on prend un transport en commun plutôt que sa voiture, on pense que c'est à peu près le même prix. En réalité, la dépense est affectée à la collectivité, dont les transports fonctionnent avec ou sans nous, et pendant ce temps notre véhicule ne consomme rien. Très peu de carburant sera dépensé pour notre trajet et nous financerons directement un système qui l'est autrement par nos impôts - le monde économise de l'essence et nous payons moins d'impôts. • En choisissant d'isoler notre maison et d'investir dans un chauffage géothermique, nous remplaçons la combustion d'hydrocarbures par une moindre consommation d'électricité. Les hydrocarbures sont brûlés directement pour produire de la chaleur, qui s'écoule par les fuites thermiques de la maison pour y maintenir la température constante (et une partie de cette chaleur s'en va en fumée). L'électricité d'un système géothermique déplace la chaleur depuis le sol vers la maison, le rendement est donc bien plus élevé. • Ne déplaçons pas une tonne de voiture pour porter 5 kg de tonte de pelouse à la déchetterie, ne rentrons pas chez nous le midi juste pour y manger un sandwich, utilisons des outils électriques et non thermiques, etc. Notre gain personnel est à débattre, mais les effets collectifs de ces comportements individuels sont largement sous-estimés. Au moment où les déficits publics deviennent insoutenables, utiliser les transports collectifs et ne pas produire de déchets inutiles n'est pas neutre. Les transports publics sont plus faciles à électrifier que les véhicules individuels. Ne pas consommer de carburants fossiles améliore notre balance commerciale : le déficit commercial énergétique du pays est régulièrement supérieur à notre déficit global. Un investissement massif dans les véhicules électriques alimentés par des sources renouvelables pourrait donc à lui seul rééquilibrer la balance du commerce extérieur. Ces pratiques améliorent aussi notre productivité collective. Si nous ne chauffons plus des pièces vides ou l'extérieur à travers une isolation inefficace, que nous supprimons les trajets inutiles ou que nous ne construisons pas d'infrastructures superflues, la performance économique de notre communauté augmente : nous faisons la même chose pour moins cher. Nous pouvons résoudre nos problèmes sans nous tourner constamment vers les décideurs, ce qui est notre réflexe habituel dans notre pays très centralisé. Le plus gros obstacle au changement n'est pas le financement, mais le conservatisme. Notre inertie individuelle sera toujours un rempart bien plus épais contre le progrès que n'importe quelle politique farfelue. Si nous attendons qu'on décrète le passage aux énergies renouvelables à la télévision française, la planète sera devenue une poêle à frire. Si nous prenons le sujet en main, ça peut commencer tout de suite. Cela passe cependant par une série d'efforts individuels, le plus important d'entre eux étant de réfléchir aux solutions à notre niveau. Petit à petit, nous pouvons nous débarrasser du pétrole, du charbon, du gaz, du plastique (tant qu'on y est) et même de l'uranium, mais il faut avoir la volonté de le faire. Et c'est bien plus facile de s'asseoir devant la télévision et de pester contre le gouvernement.
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